[Interview] Dominique Guillo : « C’est une chance pour mon premier Avignon de me retrouver dans la grande salle du Chêne Noir »

Dominique Guillo / © © Anne-Sophie Giraud
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A l’occasion de la 53ème édition du Festival Off d’Avignon, j’ai pu aller à la rencontre de Dominique Guillo, comédien bien connu du public mais qui est présent à Avignon en tant que metteur en scène pour Récréation. La pièce se joue du 6 au 29 juillet au Théâtre du Chêne Noir à Avignon.

 

Bonjour Dominique, vous mettez actuellement en scène Récréation au Théâtre du Chêne Noir à 16h30. De quoi parle la pièce ?

La pièce raconte l’histoire d’un très riche homme d’affaire, qui a 50 à 60 000 employés, et qui décide, comme une récréation, de s’offrir un théâtre, mais aussi des acteurs autour de lui, un metteur en scène, une pièce qu’il commande avec un rôle dedans et dans laquelle il va jouer. Donc, c’est la rencontre entre quelqu’un qui n’est pas artiste et quatre personnes qui sont artistes. Il y a deux entités sur scène : il y a lui, cet homme d’affaire qui est une espèce de super Bernard Tapie, qui régit sa pensée avec des codes qui ne sont pas ceux des artistes, et les artistes. C’est la rencontre entre justement les réflexions artistiques et les réflexions binaires d’un homme d’affaire qui dit « Mais je vais vous sortir de ce merdier, c’est pas compliqué. Il suffit de faire des tableaux, et d’avoir des réflexions plus pragmatiques ». C’est la rencontre de ces deux mondes et c’est, en même temps, le sujet qui reste ouvert à la fin de la pièce : « Est-ce que c’est la place de quelqu’un qui n’est pas artiste de faire de l’art ? Est-ce que c’est sa place à lui d’être sur un plateau de théâtre et de jouer le rôle principal d’une pièce ? ». Je parle bien du rôle. Il y a une belle morale je trouve. Enfin, il y a une belle ouverture en tout cas. Et, dans les quatre artistes qui sont en face de lui, il y a bien évidemment quatre artistes très différents. Dans ce groupe d’artistes, c’est pleins de contradictions, c’est un peu sans fin.

Et puis c’est le fameux théâtre dans le théâtre. Comme ils répètent une pièce et qu’on les voit répéter la pièce, on est dans leur vie privée, puis d’un coup on bascule dans la pièce répétée. Il y a des liens assez fins entre leur vie privée et ce qu’ils répètent, les personnages qu’ils jouent. Il y a une recherche de subtilité entre la vie et le théâtre. Et tout se passe dans le théâtre. Le décor n’est pas la scène, mais vraiment le théâtre entier avec la salle puisqu’ils répètent une pièce dans un théâtre. Ceux qui verront le spectacle comprendront pourquoi. La seule convention qu’on demande aux spectateurs d’accepter, c’est que pour nous, ils n’existent pas, on ne les voit pas. Eux nous voit, mais pour nous la salle est vide. Et j’ai l’impression que ça fonctionne sur les gens. Je l’espère.

Pour moi, Récréation a l’un des plus beaux castings du Festival Off d’Avignon 2018.

C’est gentil. Oui, c’est un beau casting parce que ce sont des acteurs extrêmement généreux, accessibles artistiquement. Ils ne sont pas trop compliqués. Ce sont tous des créatifs. Ce ne sont pas des acteurs uniquement dociles. Un acteur, c’est toujours un petit peu docile évidemment face à la demande d’un metteur en scène et de son univers, mais ils sont très créatifs. Aurélien Recoing en premier. Aurélien Recoing qui est un vrai enfant d’Avignon, qui a joué dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes plusieurs années, notamment Le Soulier de Satin. Et puis c’est un enfant de Vitez. Et c’est la première fois qu’il joue dans une production privée de toute sa carrière. Il n’a jamais fait que du subventionné. Mais on peut dire que le Chêne Noir a un peu le cul entre deux chaises. C’est pas vraiment un privé-privé et on sent bien une ouverture vers un théâtre subventionné, un théâtre un peu plus moderne. C’est vrai que j’ai beaucoup de chance de faire atterrir ce spectacle ici. Il est en adéquation avec le lieu et le registre du lieu, l’ADN du lieu. En terme de qualité et de finesse – là, je parle du texte et il n’est pas de moi donc je peux me permettre -, le texte est extrêmement fin et à la fois très drôle et trouve vraiment sa place ici au Chêne Noir.

Récréation
De gauche à droite : Florence Darel, Aurélien Recoing, Brice Hillairet, Alysson Paradis, Fabio Zenoni © Giovanni Cittadini Cesi

Comme vous le disiez, vous avez en plus la chance de jouer dans le cadre magnifique du Théâtre du Chêne Noir, qui fête ses 50 ans cette année.

Ce théâtre on l’appelle un peu le In du Off. C’est un peu vrai. J’ai eu les larmes aux yeux la première fois que je suis arrivé dans cette petite cour où l’on est, la semaine dernière, parce que c’est un endroit culte le Chêne Noir. Et rentrer dans la cour du Chêne, c’est vraiment un endroit où il se passe pleins de choses : on répète, on s’engueule, on boit, on mange. C’est vraiment un endroit communautaire et très ouvert le Chêne Noir. Et, en même temps, c’est un endroit très privé, mais pour ceux qui y travaillent vous avez un peu tous les droits. On se sent chez nous. C’est très populaire au sens partage. C’est Gélas. Donc oui, c’est une chance.

Est-ce la première fois que vous participez au Festival Off d’Avignon ?

Oui, c’est la première fois. Et, j’avoue que ça fait longtemps que j’aurais pu avoir l’occasion de venir ici. On me l’a proposé plusieurs fois, toujours en tant qu’acteur. En metteur en scène, je ne me voyais pas développer quelque chose tout seul parce que j’ai trop vu mes copains dans la galère. J’avoue que le théâtre c’est déjà la galère, alors si c’est en plus du théâtre programmé en galère, ça m’angoissait un petit peu.

C’est vrai que c’est une chance pour mon premier Avignon de me retrouver dans la grande salle du Chêne Noir. Je n’ai presque pas l’impression d’être à Avignon ou alors dans une espèce d’Avignon ++. On est dans une maison qui est censé être un des vrais porte-paroles du théâtre à Avignon, et donc on nous protège un petit peu plus, on tracte peu, on fait peu de parade, et il y a une clientèle en fait au Chêne Noir qui est acquise par la confiance qu’elle a du lieu. Un peu comme au Français où on sait qu’un étranger va se prendre une place au hasard et se dire qu’il va voir un bon spectacle. C’est un peu la même chose ici, donc ça on en bénéficie gratuitement et c’est pas mal.

Les spectateurs vous connaissent davantage comme comédien, mais depuis plusieurs années maintenant, vous vous êtes également tourné vers la mise en scène, notamment avec Avenue Q. Qu’est-ce qui vous a poussé à passer à la mise en scène ?

C’est Avenue Q. J’ai fait de la réalisation, mais je n’étais pas sûr de vouloir faire de la mise en scène de théâtre. En fait, je voudrais monter des opéras. Je voudrais monter La Traviata et je voudrais la monter pour ma mère en plus, donc j’essaie de faire vite. Mais c’est tout. Et, en fait, j’ai découvert à New-York Avenue Q que je suis allé voir à Broadway, et c’est le spectacle qui m’a donné envie de le monter. Et je suis dit que j’allais être obligé de devenir metteur en scène pour monter ça. C’était un énorme spectacle, du grand Broadway, mais à la fois avec un texte très fin, mais aussi très irrévérencieux, très décalé. Il y avait un joli travail littéraire à faire avec les acteurs. Et c’est parti de là. On est piqué immédiatement.

J’ai beaucoup de respect pour le métier d’acteur évidemment, je suis acteur avant tout, et j’espère en faire mon métier toute ma vie, mais on se rend compte que c’est presque plus gratifiant d’être dans l’ombre et d’être metteur en scène qu’acteur. Pour soi. C’est noblement gratifiant parce que c’est même pas vis-à-vis des autres. Au contraire, ils ne vous calculent pas du tout ou alors ils ne savent pas que c’est vous. Et on vient rarement, à part un cercle privé, féliciter le metteur en scène. Le public lambda sait à peine qui c’est. Et, en fait, c’est un cadeau que l’on se fait qui est énorme. Ca ressemble vraiment à ce qu’on faisait dans le jardin quand on était enfant, qu’on montait un spectacle avec des potes, un drap tendu et des marionnettes, ou des cowboys et des indiens, et qu’on disait aux parents : « Venez dans une demi-heure » et on leur jouait un spectacle. C’est ça, en plus gros. Mais c’est pareil sauf qu’il y a de l’argent, que ce soit ici ou dans un petit spectacle. C’est la même chose sauf que c’est pro. On voudrait des lumières, des musiques, des acteurs, un texte, un théâtre et évidemment tout ça collé ça aide un petit peu à la création.

Et ce qui est extrêmement touchant, c’est – et ça me le fait à chaque fois, à chaque spectacle – c’est le premier jour où, pour la première fois, le rideau s’ouvre parce que, et c’est ça qui est un peu perturbant, c’est que tout ce qui est sur la scène, c’est la demande d’une seule personne en fait. Donc les acteurs sont là, ils jouent. Mais l’ensemble, le décor, la musique, la lumière, les acteurs, la mise en scène, les costumes, les accessoires, c’est vous qui avez décidé de tout. Et puis moi  je suis un metteur en scène un peu global donc j’ai beaucoup de mal à déléguer trop de création. Non pas que je n’ai pas confiance. J’ai vraiment confiance aux gens que j’engage, mais je suis fait comme ça, j’ai une idée trop précise de ce que je veux. Mais, ça arrive, et même souvent, que mes créateurs me soufflent une idée qui est bonne, alors je l’accepte avec un grand plaisir, sans aucune mauvaise foi. Il y en a dix dans la pièce au moins qui ne sont pas de moi. Et, au fur et à mesure que ma carrière avance, je lâche de plus en plus. En ça, je me dit que j’ai dû un peu mûrir. C’est un sentiment tellement étrange qu’on a quand le rideau s’ouvre. Déjà, la première image, le décor, l’ensemble évidemment, c’est obligatoirement signé par le metteur en scène, sinon ça ne serait pas là. Et, ce jour de la première où ça s’ouvre c’est très impressionnant de se dire « Tous ces gens dans la salle, voient une chose que moi j’ai choisi tout seul ». Ca fait peur, hein ? Quand on fait juste une salade de tomates pour des invités, on a toujours peur qu’elle soit mauvaise. Alors, là, imaginez le trac pour 300 personnes avec un spectacle entier. Et bien, c’est ça mon adrénaline et je l’adore. Ça s’ouvre pour la première fois et moi je fais « Waouh ». C’est magique en fait. On a fait quelque chose pendant deux mois, on ferme le rideau et, cette fois-ci, la salle est pleine, on ré-ouvre le rideau et on leur montre tout ça en espérant que tout plaise. Ce qui est illusoire évidemment. Donc c’est à la fois un sentiment qui est très gratifiant et à la fois une solitude horrible de responsabilité.

Avenue Q

Votre autre actualité concerne la télévision actuellement, puisque ça fait quelques mois que vous jouez le personnage de Robin dans Demain Nous Appartient, la série quotidienne de TF1.

On m’a appelé en octobre dernier. Ça va faire un an bientôt pour Demain Nous Appartient. Et on m’a proposé en effet un très joli rôle alors je l’ai accepté. C’est vrai que j’ai beaucoup enchaîné de mises en scène ces dernières années, que ça me prend toute ma tête, mais aussi et surtout tout mon temps, et que je n’ai pas pu faire plein de tournages, sans aucun regret. Mais j’avoue que maintenant que ça se met en place, en tout cas ces projets de mises en scène sur les deux trois ans à venir, je me ré-offre le plaisir de jouer parce que ça manque. Et sur Demain Nous Appartient, ce qui est amusant, c’est que ça tourne un petit peu vite, mais pas si vite. Ce n’est pas comme Plus Belle La Vie où ils tournent vraiment 26 minutes par jour, à trois ou quatre caméras, et qui est plus de l’ordre de la captation. Là, on est sur quelque chose de découpé. On tourne dix minutes par jour, ce qui est à peu près ce qu’on fait sur les téléfilms. C’est juste qu’on a trois plateaux. Donc, c’est nous qui nous baladons d’un plateau à l’autre. Et chaque plateau fait dix minutes, donc c’est pas bâclé du tout. C’est vraiment comme un téléfilm, c’est cette qualité là. Mais, comme on tourne sur 3 plateaux, on tourne beaucoup plus, 26 minutes par jour. On tourne pleins de choses et c’est très amusant. Et on a rarement des rôles aussi longs, variés, etc. Après, à soi de bien gérer, en terme de jeu. Mais la réalisation, les techniques, sont très bien choisies donc c’est pas du tout un sous-programme. Je suis très heureux de le faire et je tourne beaucoup. Et apparemment je vais tourner de plus en plus. On va me voir longtemps là-dedans, je pense. Je l’espère. Je me sens bien. Mais il y a une autre mise en scène qui arrive entre temps, dans un mois, donc je re-arrête de tourner. En fin de compte, TF1 est assez sympa de me lâcher. Il m’a laissé m’absenter pour ces deux pièces là que j’ai montées et puis dans quinze jours trois semaines, je commence les répétitions de Sur la Route de Madison. Ça va être encore beaucoup d’absences et beaucoup d’éloignement. Et je reviendrai sur la série mi-septembre.

Auriez-vous un coup de cœur à partager pour cette 53e édition du Festival Off d’Avignon ?

J’ai vu Kamikazes qui est un très beau spectacle de Stéphane Guérin, mis en scène par Anne Bouvier et avec un très beau texte. Stéphane Guérin, c’est sublime. Il avait écrit Kalashnikov qui était passé au Rond Point l’année dernière, mis en scène par Pierre Notte, c’était déjà très beau. Mais là Anne Bouvier a réussi une très belle mise en scène, extrêmement fluide, extrêmement drôle et d’une grande esthétique. C’est très fin. Je trouve ce spectacle très beau.

Pour conclure, je vous laisse le mot de la fin.

Le mot de la fin c’est que je pense qu’il faut profiter du théâtre, que le théâtre c’est éphémère, que ce n’est que le moment présent. Et le moment présent, c’est en l’occurrence, ici, cette pièce, à 16h30 tous les jours, et que ce sera bientôt fini. Et je pense qu’il faut profiter de ce côté art vivant et moment présent, à savoir le rendez-vous avec des acteurs qui sont debout sur une scène, prêts à jouer, maquillés, habillés, et qui sont prêts à donner un show à des gens qui sont dans la salle, qui sont aussi présents que ceux qui sont sur le plateau. Il faut aller au théâtre. Et si on n’a pas envie, je pense qu’il faut se forcer un petit peu pour aller s’asseoir dans la salle. Et il est impossible de ne pas être gagné par la situation organique, réelle, d’être ensemble dans un grand lieu, ce théâtre, nous dans le noir, eux en lumière, tous ensemble à vivre une pièce, à arriver au bout d’une histoire. Et ça, très objectivement, c’est un cadeau pour tout le monde, le théâtre. On est complètement coupé de tout, il est certain que vous n’ouvrez pas votre portable à ce moment-là, il est certain que vous ne voyez pas autour car vous êtes dans le noir. Au théâtre encore plus qu’au cinéma, on se coupe vraiment, on met en pause le monde, on met en pause la vie. Même pour les acteurs qui arrivent parfois avec des problèmes incroyables, ils viennent jouer tous les jours comme tous les gens qui vont travailler. Et ça, c’est magique et enivrant. Et progressif dans la maturité parce que tout le monde mûrit évidemment dans cette expérience, et ça se renforce. Il faut profiter de ça, il faut profiter d’aller au théâtre. C’est inoubliable d’aller au théâtre. On oublie pas une pièce de théâtre. Jamais. On oublie un film, même vu dans la salle. Une pièce, on ne l’oublie pas. Des gens qui vont venir s’asseoir là ici au Chêne Noir pour voir Récréation, tant qu’à faire, ils ne l’oublieront jamais de leur vie, c’est pas possible. Le théâtre est somptueux pour ceux qui ne connaissent pas le théâtre du Chêne Noir. Il a une âme merveilleuse. On est dans une abbaye, c’est grand, c’est beau. Et la pièce, comme vous l’avez vu, elle a un sens, à la fois léger, populaire, drôle, et à la fois lourd et puis grave aussi et sensible. Je pense qu’on ne peut pas oublier en fait. Je pense que dans quarante ans les gens se souviendront de cette pièce qu’ils ont vu au Chêne Noir. Donc il faut s’offrir ça. C’est des moments rares.

Un grand merci à Dominique Guillo d’avoir pris le temps de répondre à mes questions pour Ciné, Séries, Culture.

 Récréation


Récréation (1h30)

  • Auteur : Sam Azulys et Arnaud Bertrand
  • Metteur en scène : Dominique Guillo
  • Avec : Aurélien Recoing, Florence Darel, Fabio Zenoni, Brice Hillairet, Alysson Paradis

A l’affiche du Théâtre du Chêne Noir à Avignon du 6 au 29 juillet 2018 à 16h30 (à l’exception des 9, 16 et 23 juillet).

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